Édito

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Tétéou ? Avis de recherche(s)

// 15/10/2019
Par Catherine Colard

Il y a rire sous cape et rire sous chape. On ne sait pas où, mais il doit bien se marrer, Xavier Dupont de Ligonnès. Ce gag médiatico-policier m’a rappelé d’autres « filles de l’air ». Elles et ils n’ont jamais fait mourir personne que je sache, si ce n’est de rire, de plaisir ou d’angoisse. Elles et ils ont disparu du jour au lendemain, sans laisser de traces. Sauf que...

C’est bien connu: tous les petits Belges apprennent avec l’alphabet à ne pas confondre DuponT et DuponD. Je fermerai donc les yeux sur cette partie de cache-cache pathétique au pays du Monstre du Loch Ness. J’ai pourtant une fascination particulière pour certains « partis sans laisser d’adresse ». Pour ceux qui ont volontairement largué les amarres, semant le doute autant que ceux qui les recherchent. Pour ces destins énigmatiques d’après les points de suspension.

On la connaît, l’histoire du type descendu pour acheter des cigarettes, qui a tourné le coin de la rue puis s’est absenté de sa première vie. Comme le Jean-Pierre de Michel Delpech dans Ce Lundi-là.

Pour autant, certains disparus à jamais ont laissé des traces indélébiles. Ils étaient artistes - chanteurs, auteurs, comédiens - et s’ils se sont évaporés dans la nature, leur voix, leur visage plus ou moins familier ou leurs chansons trainent de-ci de-là sur Youtube et dans les souvenirs.

A l’annonce, la semaine dernière, du décès de l’humoriste et comédien André Gaillard, j’ai recherché cette photo de lui et moi. Ce jour-là, je rencontrai une des vedettes de mon enfance. Ou, il me l’aurait permis, la moitié. Car c’est en tandem avec son ami Teddy Vrignault qu’André Gaillard s’était fait connaître dans les années 60 et 70 sous le nom des Frères ennemis.

Gamine, j’étais hypnotisée par ces deux jongleurs de mots dans la télé en noir et blanc et leurs joutes verbales absurdes sont sans doute pour quelque chose dans ma modeste vocation de scribouillarde.

Un matin de novembre 1984, Teddy Vrignault prend sa Peugeot 504 et la poudre d’escampette. Sans le moindre début d’explication. 35 ans plus tard, il reste aussi introuvable que ma taille 36.

Qu’est-il devenu ? André, son meilleur pote, n’en a pas la moindre idée. Il n’a rien vu venir et ne l’a pas vu partir. Vrignault a été déclaré légalement mort en 2004.

Le soir où nous nous sommes rencontrés, nous avons beaucoup ri, André et moi, un peu dansé et jouté avec les mots. Mais sous sa casquette à la Gabin, il restait une petite larme et bien des points d’interrogation. Envie de troquer le quotidien contre un autre horizon ? Glissé dans la piscine ? Pissé dans la glycine ? Trop de jeux et de maux ?

Pour ceux qui s’en souviennent, Alain Kan, c’était l’ange méchamment rock'n'roll pas vu pas pris. Tiens, deux titres qu’il avait co-écrits avec son ami et beau-frère Christophe.

Tour à tour yéyé, folle en bas résille du Paris underground, glam rock à paillettes, punk et toxico romantique, le chanteur et auteur Alain Kan s’est fait la belle un 14 avril 1990. Il avait 42 ans. Ses cheveux rouges auraient été aperçus pour la dernière fois à Paris, dans le métro, station Châtelet. Il est officiellement déclaré mort au début des années 2000, même si son corps n'a jamais été retrouvé.
Quelques disques et puis s’en va... on sait quand, mais pas comment ni pourquoi.

16 ans, joli garçon aux grand yeux d’enfant et terriblement attachiant, Kan a été découvert à la faveur d’un radio crochet. Le jeune premier pour midinettes talonne les Sheila, Johnny et Sylvie, Cloclo, Franck Alamo et autres copains au top des hits. Quatre 45 tours snobés plus tard, il est appelé sous les drapeaux. Pause et coming out. De retour de l’armée, il traine son désir et sa timidité à l’Alcazar, le nouveau cabaret hype. Le tout Paris s’y frôle évidemment. Gainsbourg, Régine, Barbara, Marie France et substances plus ou moins licites. Et puis la grande Dani, à laquelle il offre le texte de Mon p’tit photographe (interdite de radio) et qui l’introduit dans le monde de la nuit.

La nuit, l’ange Kan se grime en Amédée junior, amuseur androgyne assurant des intermèdes musicaux jusqu’à la caricature. La nuit, encore, Kan devient dj un peu maudit et se lie d’amitié avec Christophe. Une affection aussi déterminante sur le plan personnel qu’artistique, puisque Christophe épousera Véronique, la demi-soeur d’Alain, et qu’Alain collaborera à plusieurs reprises avec le dernier des Bevilacqua, notamment sur son album Pas vu pas pris en 1980. Christophe et Véronique n’ont jamais laissé tomber Alain.

Mais Kan se shoote à l’ambition. Ce sera star ou rien. Au début des 70’s, il se casse, destination Londres, où son androgynie s’engouffre dans le flamboyant satiné du glam rock, Ziggy Stardust en tête. Ebloui par le beau Bowie, et les paillettes en intraveineuse, Alain s’inventera une aventure avec David Robert Jones, qui l’aurait enlevé pour dix jours et pour écrire une chanson. Fantasme ou non, Alain chantera plus tard La vie en Mars et fera souvent référence à sa star dans ses textes.

Retour à Paris. Alain Kan saute à pieds joints dans le punk rock après l’échec de ses deux véritables albums solo, Et Gary Cooper s’éloigna dans le désert et Heureusement en France on ne se drogue pas, des perles de provocation mises au pilon pour incitation à la drogue et à l’homosexualité.
Tant qu’à foutre un bordel radical, Kan crée Gazoline en 77, dans la lignée des Stinky Toys, avec notamment Fred Chichin, futur Rita Mitsouko, et Marie France en égérie. La crédibilité punk est fulgurante mais le leader charismatique de Gazoline est lessivé.Trop de came. Pas assez d’amour. Kan quitte un temps la faune parisienne « pour se ressourcer » chez des potes en Haute Savoie. Mais la neige, il aime ça, l’oiseau des nuits blanches. Fiasco total.

Alain ne sera jamais star. Né de père inconnu, il retrouve sa grand-mère biologique, qui lui apprend que son vrai père est mort peu avant. Il le recherchait. Puis il quitte les rails, le long d’un quai de métro. Evaporé de l’affiche. Marie France l’avait croisé en ville quelques jours avant sa disparition. Il a écrit une lettre en forme d’adieu à sa soeur. Ses proches ne croient pas au suicide.
Un assassinat sur fond de junkytude ? Besoin irrépressible de tirer le rideau et de déchirer ses costumes de star éclatée pour se recréer ailleurs ? Alain Kan nourrissait pourtant des projets, dont une nouvelle collaboration avec Christophe (sur Bevilacqua) et l’édition de son propre livre...
Le petit milieu du rock français et ses proches, eux, nourrissent l’espoir de le croiser un jour. Ou peut-être une nuit.

Pour en savoir plus, le documentaire de Karl Zéro sur Alain Kan, avec les témoignages de Christophe et Véronique, Marie France, Daniel Darc, Dani, Patrick Eudeline, etc.

Ann Arbor, Michigan. Elizabeth « Connie » Converse trace la route au volant de sa Coccinelle Volkswagen. Elle venait de fêter ses 50 ans.

Il y a 45 ans, les téléphones intelligents ne fliquaient pas encore les filles de l’air. C’est pourtant par la magie de YouTube et de Spotify que la chanteuse sans carrière Connie Converse a reparu. Sans laisser d’adresse.

Connie avait posté des lettres d’adieu à ses proches, leur expliquant son désir de disparaître pour commencer une nouvelle vie. « Let me be if I can. Let me not be if I can’t. » Comme d’habitude, ils l’ont prise à la légère. On n’a jamais revu Connie Converse.

Ses chansons, elles, ont refait surface bien des années plus tard. Quelques titres « folk » enregistrés en 1954 sur un magnétophone, alors que la songwriter chantait dans la cuisine de son ami mélomane Gene Deitch, dans la banlieue nord de New York. Elle avait 30 ans et vivait alors à Greenwich Village. Elle jouait de temps à autres pour un cercle d’amateurs, accompagnée de sa guitare. Pas de concerts, pas de studio et encore moins de médias pour Connie, si ce n’est une apparition dans le Morning Show de CBS. Je vous parle d’un temps, celui de la société américaine mid-50’s d’avant Joan Baez et Bob Dylan, quand la folk n’était pas encore à la mode et où les rares voix de femmes interprétaient au mieux des berceuses ou des cantiques.



(Trop) sage, introvertie et autodidacte, Connie Converse ne montrait guère d’ambition publique pour elle-même ni pour ses compositions intimistes folk tintées d’influences jazz. Et c’est sans doute là qu’est sa plus grande singularité.
Son talent sera reconnu par hasard en 2004, quand son titre One by One est diffusé une seule fois sur une radio new-yorkaise. Dans sa voiture, un fan de jazz est intrigué par cette chanteuse inconnue. Le temps de mener son enquête et de monter son label, le type à l’oreille fine sort How Sad, How Lovely, premier album de Connie, en 2009.

La hype hipsterienne, le culte de la rareté et les réseaux sociaux feront le reste : Connie est « vite » devenue un objet chantant non identifié, charmant et désuet à souhait. D’aucuns diraient vintage. Le parcours atypique de l’artiste effacée donnera lieu en 2016 à A Star has burnt my Eye, une comédie musicale jouée à Brooklyn.

Connie a-t-elle tourné les talons pour oublier sa carrière sans début ni fin ? Faut-il entendre des indices dans ses textes hantés par la solitude, la dépression et les amours ratées ? Addiction à l’alcool ou (im)pulsion de vie ? Nécessité de se quitter pour se retrouver loin de cette société qui nous abime ?

Que voici un édito long comme l’absence. Avec peu de préméditation mais beaucoup de points d’interrogation et de voitures. Comme un road movie sans images, où l’on coupe les plans, les ponts et les priorités étroites.

Tendez l’oreille. Aucun bruit de moteur dans ce film, mais une bande son en forme d’allers sans retours...

Disparaissez sous la couette et aidez-vous à vous retrouver.


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