Ma fashion week avec Serge

// 07/10/2019

Par Catherine Colard

« À la Saint-Serge, achète des habits de serge ». Le 7 octobre, journée autoproclamée du virelangue, je tourne la mienne 7 fois dans ma bouche. Suis-je bien chez ce cher Serge? Repetto after me : suis-je bien chez ce cher Serge? Qui est in ? Qui est out ? L’édito qui vous rhabille les oreilles.

Serge aimait bien ça, les virelangues. Sans chaussettes de l'archiduchesse dans ses richelieux Zizi immaculées, Gainsbourg dansait la Javanaise au son des v, des vous et des av. C’est à faire vaciller les coeurs en mode allitérations.

Ah les habits de Serge ! Il n’a jamais vraiment été une icône de mode. Mais les dégaines de Lucien Ginsburg et de ses avatars, entre élégance nonchalante et chic borderline, font encore figure de classiques. Imprimée sur les plaques sensibles de la mémoire collective, pas loin de 30 ans après son bye bye, l’allure Gainsbourg c’est une Gitane, un blazer à rayures, un jean, des mocassins blancs et une chemise en chambray. Non, pas en bête jean, vieille canaille !
Le chambray, c'est le FAUX jumeau classe du denim. Cette fine toile de coton doit son nom à la ville de Cambrai où elle fut créée au XVIe siècle. À cette époque, elle était d’ailleurs en lin et de couleur écrue. C’est aux États-Unis que le chambray que l'on connaît aujourd’hui, en coton et de couleur indigo, a été popularisé par la US Army et par des stars de Hollywood comme Marilyn Monroe, Paul Newman et Steve McQueen. Le grand paradoxe, tout spécialement en ce 7 octobre, est purement technique, affirmatif. Car le chambray est tissé en armure de toile, là où le denim est en armure de sergé, l’armure étant une méthode de tissage. Résultat, le chambray n'a ni envers ni endroit alors que le jean présente un motif oblique sur le devant et est plus clair à l’intérieur. Et bang ! Les habits de Serge ne sont donc pas en serge. No comment.

« Mode in France », William Klein. Extrait.

Serge ou pas, Gainsbourg reste un dandy. S’il ne la suivait pas de près, il n’était jamais très loin du milieu de la mode, qu’il fraie avec des mannequins ou qu’il fume l’air du temps. En 1985, il s’amusera à mettre en musique un objet kitsh intitulé Mode in France. Ecrit et réalisé par son célèbre ami le photographe (notamment pour Vogue), artiste plasticien et réalisateur William Klein, il s’agit d’un documentaire en 12 séquences débridées allant du storytelling à la comédie, du ballet au polar... On y croise les étoiles montantes de la mode des 80’s made in France : les Jean-Paul Gaultier, Montana, JC de Castelbajac, Kenzo, Chantal Thomass, Azzedine Alaïa, Karl Lagerfeld sans mitaines, Christian Lacroix, Dorothée Bis, Marité et François Girbaud. Avec au générique une tripotée de guests people de l’ère Jack Lang/Actuel : le très séduisant Tcheky Karyo, Sapho, Caroline Loeb, Grace Jones, Arielle Dombasle, Régine Chopinot, Ben, Farida et même Laurent Voulzy. Gainsbourg y donne aussi de la voix dans un sketch burlesque qui retrace en accéléré acrobatique les évolutions de la mode féminine depuis 1900 sur une amusante déclinaison de Dépression au-dessus du Jardin.

Dans ce petit film charmant, car très daté, William Klein déplie son mode d'emploi de la mode et répond à quelques question existentielles (l’habit fait-il le moine ?) en démontrant qu'on pourrait très bien vivre sans elle. Ou pas.

On se souviendra par ailleurs de son film Qui êtes-vous, Polly Maggoo ?, sorti en 1966 et depuis devenu culte, dans lequel l'immense photographe présente une satire moderne et délirante du milieu de la mode et des médias, cette fois sur une musique de Michel Legrand.

Moins daté bien que datant, lui, de 1984, restera surtout le superbe portrait de Gainsbourg par le même William Klein pour la cover de l’album Love on The Beat. « Il m’a contacté parce qu’il voulait faire son come back et voulait que je le photographie en travelo. Mais un beau travelo », confiera Klein à propos de cet autre exercice de style.

Photo ©William Klein

Pour en revenir à nos chères éphémérides sans pour autant quitter Gainsbourg ni la fashion week en mode gai savoir, nous saluons ce 7 octobre le décès d’un certain Edgar Allan Poe. J’adore les dessous chics, la chanson et les dentelles. C’est pourtant The Initials B.B. qui, dans l’oeuvre de Serge Gainsbourg, évoque chez moi le plus d’images liées à la mode.

S’il y cite Guerlain, j’y vois du Paco Rabanne, du Gaultier, mon chouchou, qui était encore un peu dans les jupes de sa grand-mère en 1968. Dans Initials, Gainsbourg, qui aimait citer ses maîtres, fait un mix palimpseste et sensuel entre la solitude de The Raven de Poe, en premier couplet, et 4 flamboyants poèmes de Baudelaire : Hymne à la Beauté, Parfum exotique, Le Serpent qui danse et Les Bijoux. Et puisque la fleur du mal aux initiales B. comme Brigitte et B. comme Bardot a marqué Serge au fer rouge de ses abolis bibelots et grelots, il chantera aussi Le Serpent qui danse dans le texte, sur une indolente bossa baudelairienne.

Ah, et à part ça, Edgar Allan Poe a aussi inspiré The Alan Parsons Project, les Beatles et Mylène Farmer. Mais c’est une autre histoire.

Jusqu'à neuf c'est O.K. Je suis In
Après quoi j’suis K.O. Je suis Out
C'est idem pour la boxe, le ciné, la mode et les éditos


Tic tac tic tac tic tac. Les feuilles mortes n’en finissent pas de mourir. J’écoute gémir le hamac, grincer les ressorts du paddock jusqu’à ce que j’en claque sur mon clic-clac. MAIS sous un plaid Hermès rectangulaire, please. Faute de suaire de chez Dior.

Illustration ©Yves Budin "The Sundance Kid"

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