One way ticket to 79

// 24/11/2019

Par Catherine Colard

Souvent, le hasard des rencontres, des voix et des sons me téléporte dans des galaxies à jamais disparues. En cette semaine où se célébrait la journée mondiale de la télévision, une intonation familière et quelques notes synthpop d’un tube à la plastique inaltérable ont rembobiné ma cassette audio vers les années lumière de mon adolescence. Qui rime avec obsolescence ? Le hasard est rarement anodin.

A la faveur d’une expo, ce samedi, une voix m’a mise en orbite pour un voyage dans le temps. La voix d’une amie de goulag - d’école - perdue de vue depuis quelques années-lumière.

Une école somme toute banale, entre ville et campagne, où nous avons partagé une adolescence comme un long fleuve tranquille. Longue et un peu étriquée mais paisible et curieuse de tout, sur le fil entre nos robes baba cool made in India et les 80’s à épaulettes de punkettes de province. Nous nous faisions peur au ciné avec Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée. Le mur de Berlin était encore debout, elle beaucoup moins. On prenait le train en bande pour aller voir Led Zeppelin à Bruxelles, qui nous semblait tellement exotique, quelques mois avant la disparition de John Bonham. Certain(e)s découvraient la jouissance du jeu de mot avec Marcel Gotlib. Et l’autre, sucrée grenadine comme une chanson de Voulzy. C’était aussi le temps des joutes interminables entre les anciens et les modernes. Parce que Genesis sans Peter Gabriel, c’était que du commercial pour les barakis. Comme le disco. Et puis nous trouvions Phil Collins vraiment vilain. Nous étions « team Peter », cela va sans dire. Ah, et oui, on nous a butté Lennon en décembre 80, en plein examen d’anglais.

Dans mon petit village du fin fond de la Belgique, la télédistribution était alors la chose la moins bien partagée. Selon le quartier où vous habitiez, c’étaient les austères RTBF et RTBis, point barre, ou le all in avec toutes les chaînes françaises, allemandes et hollandaises. Mes grands-parents, EUX, bénéficiaient du all in. Chaque jeudi soir, je filais donc à l’anglaise, prétextant améliorer mon néerlandais, pour traverser le patelin vers LE rendez-vous le plus dingue de la semaine : AVRO's TopPop.

Après le générique de Des Chiffres et des Lettres déboulait celui de mon émission préférée, celle dont je voulais être un jour. « AVRO's TopPop presenteert de nationale hit parade ! »

Entre Ian « Sex and Drugs and Rock & Roll » Dury, le Hot Stuff de Donna Summer et la satinette d’Earth Wind & Fire, j’étais en Wonderland pour une heure absolument décomplexée. J’explorais un pays magique où le disco kitch, le rock cracra et le funk so Chic copulaient dans la joie et la bonne humeur extatiques. J’en aurais presque fait tourner les serviettes hygiéniques avec Vader Abraham et ses Schtroumpfs.
AVRO's TopPop dans le petit écran m’a vite appris que la pop, dans la vie, c’est un peu comme le piment d’Espelette en gastronomie. Ce n’est pas absolument indispensable, mais ça donne plus de goût au Banana Split.

Avec Pop Muzik de M (non, pas l’autre) puis Video Killed the Radio Star des Buggles, la bande son de ma jeune existence un peu fade prenait ainsi un tournant délicieusement rose fluo. New York, London, Paris, Munich, everybody talk about pop muzik et ça dansait à pleins tubes cathodiques.

Il y a tout juste 40 ans, les filles de 1979 n’écoutaient pas encore Delerm (je t'aime Vincent).

Ironie du sort ou conspiration ? Même si la production a avoué que ce n'était là que le fruit d'un pur hasard, Video Killed the Radio Star fut en 1981 le tout premier clip musical diffusé sur l’ogre MTV, dont le succès a vite éclipsé ma petite émission néerlandaise adorée. Depuis, le tube des Buggles a fait plein de petits vinyles synthés, entre reprises périlleuses et disques platine sur platine. Trevor Horn et Geoff Downes, ces vieux briscards au CV long comme dix bras, aiment ça.

En avance sur son temps, le one hit des Buggles annonçait la synthpop des années 1980, tout comme l’explosion des chaînes musicales et du clip, qui révolutionneront la décennie suivante. Rien d’étonnant en réalité, quand on sait que c'est un bouquin d’anticipation de JG Ballard qui a donné l’idée de cette chanson à Trevor Horn.

Pour autant, les star de la vidéo ont-elle réellement assassiné les idoles de la radio ?
La vie a-t-elle cessé d’être un long fleuve tranquille ? L’espoir se loge-t-il encore dans l’avenir alors que Hanouna et les émissions de cuisine ont envahi les postes de télévision ?
Et qui, oui qui est ce grand corbeau noir ? La nostalgie ?


RINGO guitare sans fil ni son, sur une adaptation libre d’Etienne Roda-Gil en personne

Le spleen n’est plus ce qu’il était, madame. Il y a 40 ans, les « new technologies » n’avaient pas encore aboli le temps et les distances. Les enfants du rock et de la télé qui ont tacklé le sida et Tchernobyl communiquent désormais avec leurs petits-enfants sur Tik Tok. Hors les matchs de Coupe du Monde et les attentats dans notre jardin, plus guère de grands-messes télévisuelles (l’Eurovision d’Abba quoi, les heures extatiques devant le Live Aid, quoi). Ni de rendez-vous radiophoniques sous la couette en toute intimité avec piles jetables et lampe de poche.

2019. Abba est au musée et les ex-fans des 80’s vendraient un rein plus leur poids en pierres précieuses pour un concert en hologramme de Madonna. Certes, Michel Drucker est encore sur son canapé rouge, il me semble, et Sting fait un duo avec Gims. C’est la vie en couleurs, à la carte et en fast food. Pourquoi pas, puisque Plastic Bertrand sort de nouvelles chansons dans quelques jours et que Catherine Ringer (je t’aime) repart au charbon avec le ptit train de feu de Fred.
« Je ne suis pas folle », hurle l’Isabelle Adjani qui sommeille en moi. Nous sommes encore, un peu, dans les années 80, na !

Mon seul regret : quand tout est pop, plus rien n’est pop. Warhol avait tort quand il affirmait que chacun connaîtrait son quart d’heure de gloire. En 2019, tout le monde est pop (de « populaire ») 24/24. La célébrité s’est affadie. Devenue finalité moins qu’un trait de génie. De charisme. De folie « Sign O’ the Times ». We can't rewind, we've gone too far.

Bonne nouvelle ! Les temps des plaisir choisis et les radio stars pas déçues viennent à ta rescousse. Elles sont là, bien chaudes dans ta poche. Caresse-les du bout des doigts, prends-les entre les oreilles dans un pelotage doux, régulier et jouissif. Ecoute...
Sur RADIO RECTANGLE, il y a même des podcasts avec des images et sans Jingle Brels.


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